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L'orchidophilie est une maladie contagieuse et évolutive

 

D'abord, un homme qui se passionne pour les fleurs, ça vous séduit une femme en un rien de temps. Pour peu que la femme aime déjà les randonnées par tous les temps, les petites fleurs et les petits oiseaux, les premiers symptômes de la maladie apparaissent.

Et voilà que, du jour au lendemain, on se retrouve à grimper les coteaux à quatre pattes, agrippée à des touffes d'herbes sèches et de ronces (aïe !), puis à les descendre assise parce que debout c'est impossible. Il y a aussi les marécages et on n'a pas pensé que les vieilles chaussures de marche n'étaient plus étanches. Et tous les week-ends de mars à août, c'est le même programme, qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il grêle ou même que la foudre menace.

Au début, on est fascinée :
-Viens voir celle-là, on dirait une abeille ! Elle est beeeeeeelle !...
-Mouais, c'est une apifera...normale...
-Oh ! Viens voir, celle-là, on dirait des petits bonshommes avec des casques...
-Mouais, c'est un militaris...normal ...

Et, un jour, on se dit que la normalité n'intéresse pas l'orchidophile et que, mince alors, ça n'est tout de même pas pour ça qu'on est l'heureuse élue ?!!

Quelque part dans l'Indre quand mai se déguise en juillet : le calvaire
Alors, la maladie évolue et on se met à chercher les "trucs bizarres" :
-Viens voir, elle est drôle celle-là, elle a au moins vingt-cinq doigts à chaque main !
- Mouais, purpurea forme anormale, mais je l'ai déjà...en pire...
-Viens voir, là, elle devrait bien avoir deux petites oreilles vertes ?!

- Ouah ! Elle est belle !

Et l'orchidophile, de se vautrer, les fesses en l'air et le menton dans le gazon jaunâtre, pour photographier le spécimen rare.

 

(On est même parfois gratifiée d'un " pas mal, tu progresses" et, si vraiment c'est top génial, "Alors là, j't'adore".)

 

Alors soudain, on se sent irremplaçable et on se fait prendre en photo avec le specimen découvert (on ne sait pas toujours si c'est pour soi ou pour le spécimen, car dans certains cas on fait le rôle du flou artistique à l'arrière plan qui met en valeur l'orchidée).

Et qu'est-ce qu'on fait ensuite ? On se surprend à courir et sauter partout, à mi-chemin entre le lièvre affolé et le chien de chasse à l'ouverture, en hurlant :

-Viens voir, j'en ai une autre ! Et là aussi...

La maladie s'est installée, les ravages sont irréversibles.

Au bout d'un an, on apprend les noms. On ne dit plus "petits pendus" mais orchis anthropophora, ou aceras, c'est moins chic, mais ça va plus vite. On ne dit plus les "petites mouches" mais ophrys insectifera. On a quand même plus de mal avec certaines du genre laxiflora, palustris...etc... On sait que ce sont de grands trucs rose-fuschia et hauts sur pattes. Mais à part ça...!

Et puis, il y a aussi celles devant lesquelles sèche aussi l'orchidophile. Alors on fait appel à l'orchidophile plus expérimenté :

- Eh ! Jean-Michel, c'est quoi celle-là ?!

- Mmm, mouais, humpf, ça pourrait être...mais après tout, je ne sais pas...quoique...En fait on ne peut pas savoir vraiment...mais ça ressemble quand même...quoique...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On apprend à cet instant que les sciences orchidophiliques ne sont pas plus exactes que les sciences humaines.

Et puis, un samedi après-midi de novembre, alors qu'on se croyait sauvée - les orchidées vivant leur vie souterraine-, et qu'on envisageait même deux heures au ciné et deux de plus dans les boutiques, on se retrouve un sécateur à la main, à jeter de pauvres genévriers dans un grand feu, parce que ces piquants arbustes dévorent l'espace vital des charmantes fleurettes.

Un jour arrive où, tout de même, malgré la dure vie qu'il nous a fait mener, on épouse l'orchidophile parce qu'on l'aime quand même et qu'en plus il n'aime ni le foot, ni la formule 1, ni la moto, ni les cafés...et ça, pour les dimanches, c'est mieux.

Comble de l'originalité, comme il faut nommer les tables le jour du mariage, elles recevront les noms latins d'orchidées, histoire de faire paniquer les convives. Et comme dans sa jeunesse, avant de connaître l'homme de ses rêves, on a fait de l'aquarelle, on peint les fleurettes pour décorer les tables.

 

C'est ainsi qu'en avril 2002, on quitte l'Indre un beau matin pour effectuer un "voyage nuptio-orchidophilo-gastronomico-artistico-historico-toscan".

Et comme, "allez, c'est toi la littéraire de la famille, tu vas bien leur raconter notre voyage en Italie ! et puis, tant que tu y seras, tu reliras toutes mes fiches" (ce site comporte 875 fichiers !), on se retrouve à écrire n'importe quoi sur internet.

 

 

Maintenant, je voudrais terminer par quelques conseils à toutes les moitiés d'orchidophiles :

Malgré les ravages qu'a provoqués en vous la maladie, ne reniez pas votre passé, faites un retour sur vous-même.

N'hésitez pas à négocier une séance de cinéma contre un débroussaillage, le théâtre contre trois heures dans les tourbières bretonnes à chercher une orchidée verte de 2cm de haut, une journée de shopping à la grande ville contre un après-midi de coteaux brulés par le soleil. Vous verrez, en général, ça marche.

 

 

Voilà, en conclusion :

L'orchidophilie est une maladie contagieuse et évolutive, mais tout compte fait, c'est plutôt...pas mal !

Emmanuelle